The beautiful mess of sisterhood

La sororité : entre chaos, complicité et empowerment

Les Filles du Docteur March © Columbia Pictures

Les Filles du Docteur March © Columbia Pictures

J’ai deux sœurs. 

Si je suis consciente que chacun.e vit cette relation à sa manière, je suis à peu près sure qu’avoir des sœurs, c’est partager une histoire commune sans jamais la raconter de la même façon. C’est s’envoyer des mots durs à la tronche, s’aimer, s’affronter. C’est crier, claquer des portes, puis finir par recoller les morceaux, même si pas systématiquement juste après. C’est parfois se sentir incomprise, puis soudain devinée dans un regard. C’est se battre pour exister, pour se différencier, tout en retrouvant des fragments de son propre reflet dans l’autre. Grandir dans une relation entre chaos et tendresse, entre amour et accès de colère.

En refermant Blue Sisters de Coco Mellors, j’ai ressenti cette claque familière. Ce roman, comme Les Filles du Docteur March - dont je n’ai jamais lu le livre oupsii - ou Ses trois filles, m’a bouleversée. Les histoires de sœurs résonnent, peut-être assez logiquement, en moi avec une intensité particulière. Elles réveillent nos blessures, nos ambitions, nos élans mais rappellent également la force brute qu’est la sororité, ce lien du sang qui nous relie, malgré les heurts, malgré l’éloignement, malgré les années, malgré tout.

Dans la fiction, ces récits ne se contentent pas de raconter des relations entre personnages. Ils plongent au cœur d’un lien viscéral, tiraillé entre complicité et rivalité, entre amour et blessures.

Des liens indéfectibles, entre amour et  frictions

Dans Les Filles du Docteur March, Jo et Amy sont deux sœurs aux tempéraments opposés, ce qui nourrit une relation amour-haine. Jo rejette les conventions et aspire à une indépendance artistique et intellectuelle, tandis qu’Amy, plus soucieuse d’assurer son avenir, rêve d’une réussite sociale et artistique dans les cercles bourgeois. Leurs ambitions respectives entrent en conflit, chacune percevant le succès de l’autre comme une menace ou une sorte d’injustice.

Cette tension se manifeste à plusieurs reprises, notamment lorsque, dans un moment d’amertume et de jalousie, Amy brûle le manuscrit de Jo. Se sentant exclue et frustrée, elle commet cet acte impulsif, sans mesurer l’ampleur de la blessure infligée à sa sœur. Pour Jo, l’écriture n’est pas qu’un passe-temps, c’est son essence, sa raison d’être. Voir son travail réduit en cendres par une main aussi proche est une trahison brutale.

Malgré tout, leur lien se mue progressivement en une compréhension mutuelle. Elles réalisent que leurs différences les enrichissent et que leur affection surpasse toute compétition. Elles finissent par se soutenir et par accepter que chacune a un chemin différent à suivre. Cette évolution souligne la complexité et la résilience des liens entre frères et sœurs, capables de survivre aux épreuves.​

Plus qu’une amie : la complexité du lien entre sœurs 

Dans Blue Sisters, une citation illustre cette relation unique entre sœurs, la distinguant nettement de l’amitié :

"Une sœur n'est pas une amie. Qui peut expliquer ce besoin de réduire une relation aussi primordiale et complexe que celle entre sœurs à quelque chose d'aussi remplaçable, d'aussi banal qu'une amitié ? Et pourtant, ce terme est constamment utilisé pour désigner l'intimité la plus profonde. La véritable sororité n'a rien à voir avec l'amitié. On ne se choisit pas, et il n'y a pas cette période furtive où l'on apprend à se connaître. On fait partie l'une de l'autre dès le début. Regardez un cordon ombilical — robuste, sinueux, peu gracieux, mais essentiel — et comparez-le à un bracelet d'amitié tissé de fils colorés. Voilà la différence entre une sœur et une amie." 
- Texte original traduit

Ces quelques phrases illustrent la nature instinctive et indestructible du lien entre sœurs. Contrairement à l’amitié, qui repose sur des affinités et des choix, la sororité, comme la fraternité, s’impose dès la naissance. L’image de l’ombilic, "robuste, sinueux, peu gracieux, mais essentiel", souligne le caractère brut et parfois inconfortable de cette relation, tout en rappelant qu’elle est vitale. À l’inverse, le bracelet d’amitié, tissé de fils colorés, symbolise une connexion plus douce et éphémère, susceptible de se délier avec le temps.

Dans des récits comme Little WomenBlue Sisters ou Ses trois filles, cette distinction apparaît clairement. Si les amitiés peuvent être très (très) fortes, si elles naissent de la rencontre, de la complicité et du libre arbitre, elles peuvent évoluer et/ou s’effacer. Le lien entre sœurs, lui, persiste malgré les tensions et les conflits. Ce n’est pas une relation choisie, mais une constance dans un monde en perpétuel changement. Même lorsque les conflits les éloignent, les sœurs restent irrémédiablement liées. La rancœur et les malentendus peuvent s’accumuler, mais il peut suffire d’un instant pour que la solidarité resurgisse.

Ces histoires mettent en lumière une vérité universelle : la famille, bien que parfois source de frictions, façonne profondément l’identité de chacun. En bien, comme en mal, d’ailleurs. Cette relation imposée peut être tumultueuse, mais c’est ce qui la rend unique et puissante.

Ses trois filles © Sam Levy/Netflix

Ses trois filles © Sam Levy/Netflix

Quand le deuil redéfinit les liens familiaux

Dans les exemples que j’ai choisis, et probablement aussi dans la réalité, la perte d’un être cher - concrète ou symbolique, d’ailleurs - agit comme un point de transition vers l’évolution des relations entre sœurs, révélant à la fois les tensions et les liens profonds qui les unissent.

Dans Les Filles du Docteur March, la mort de Beth renforce la solidarité entre les sœurs March, les poussant à évoluer et à se soutenir mutuellement. À l’inverse, dans Blue Sisters, la perte de Nicky fracture la fratrie. Chacune de ses sœurs vit son deuil différemment, allant même jusqu’à géographiquement s’éloigner et mener des vies distinctes, avec des habitudes, des envies et des compagnon.e.s de route différents. Evidemment, leur retrouvailles donnent lieu à l’expression de leurs divergences, leurs traumas et leurs blessures profondes.

Dans Ses trois filles, trois sœurs aux relations distendues se retrouvent à cohabiter dans l’appartement de leur père mourant. Elles ont toutes les trois une approche distincte de la situation : Katie gère les aspects pratiques avec pragmatisme. Rachel, qui a pris soin de leur père durant un an, se sent incomprise et jugée par ses sœurs. Christina, la plus jeune, cherche à créer un véritable lien avec elles. Le huis clos exacerbe les rancœurs accumulées et pousse les sœurs à confronter leur passé. Pourtant, cette épreuve devient une opportunité de réconciliation et de compréhension mutuelle.

Du côté du théâtre, Les Trois Sœurs de Tchekhov explore une forme de deuil plus abstraite : celui des rêves inaccomplis. Au début du XXème siècle en Russie, Olga, Macha et Irina aspirent à quitter leur existence monotone pour une vie plus stimulante, notamment en rejoignant Moscou. Leurs espoirs dégringolent au fil de la pièce, et ces sentiments de désillusion et d’enfermement font fleurir leurs frustrations personnelles. Comme un genre de dommage collatéral, cela fragilise leur unité et accentue les tensions entre elles.

Alors, on peut se dire que le deuil, s'il est à la fois facteur de rupture et moteur de réconciliation, révèle la complexité des liens familiaux et la manière dont chacun.e y fait face. La perte d’un être cher n’est pas seulement une souffrance, mais peut aussi offrir l'opportunité de reconsidérer les relations familiales, quelquefois en les fissurant malheureusement de manière définitive.

L'évolution de la sororité et  empowerment

Olga, Macha et Irina se heurtent à la réalité de leur situation. Elles se rendent compte que changer leur destin n’est pas une tache aisée. Chacune essaie de se redéfinir dans un monde où les rôles “traditionnels” de la femme - mariée, mère, domestique - sont des prisons symboliques qu’elles doivent surmonter pour accéder à leur propre liberté. Cette quête de soi reflète l'évolution des attentes envers les femmes, passant d’une "solidarité familiale" traditionnelle (où les femmes sont unies par leur rôle dans la famille) à un désir d’indépendance et d’affirmation individuelle.

Dans Les Filles du Docteur March, au contraire, la sororité entre les sœurs March est un sacré coup de main mutuel et de passage à l’âge adulte. Leur soutien les unes avec les autres dépasse les liens du sang et devient un ciment qui les unit face aux épreuves de la vie. C’est dans une scène fort chouette que cette dynamique se dévoile pleinement. Jo supplie Meg de s’enfuir avec elle et de ne pas se marier, croyant que cela l’empêchera d’être épanouie. Meg lui répond alors : “Ce n’est pas parce que mes rêves ne sont pas les mêmes que les tiens qu’ils sont moins importants”. Ce que Jo perçoit comme une entrave à son bonheur, Meg le voit comme un chemin vers le sien. Comme quoi, il ne s'agit pas d'imposer sa vision de la liberté ou du bonheur à l'autre, mais de reconnaître et d’accepter que chacun.e a ses propres envies et aspirations.

À une époque plus contemporaine, dans Ses trois filles et Blue Sisters, les sœurs ne cherchent pas à se ressembler, mais à s’accepter dans leurs différences. Ces films et romans montrent une vraie sororité, où l’affection et le soutien entre femmes dépassent les frontières familiales. 

Plus que cela, je suis convaincue que la sororité, avec ou sans lien de sang, est belle et puissante. C’est une chose incomparable, qui ne demande pas d’être parfaite, se nourrissant d’authenticité et d’acceptation. Que ce soit à travers des cercles de femmes, des réseaux de soutien ou des mouvements féministes, cette solidarité choisie permet aux femmes de s’entraider, de partager leurs expériences et de renforcer leur confiance en elles. Ces espaces créent des communautés de bienveillance et de force partagée, prouvant que l’union, qu’elle soit de sang ou non, est essentielle pour grandir ensemble.

Couverture de Blue Sisters © Fourth Estate Ltd

Couverture de Blue Sisters © Fourth Estate Ltd

Tout ce que j’ai envie de me dire avec tout ça, c’est qu’être sœurs, c’est bien plus qu’une simple relation familiale. Être sœurs, c’est DINGO. C’est une aventure vibrante, faite de hauts et de bas, mais surtout de moments de fous rire, de complicité - et de coups de biatch, pour le principe.

C’est un cadeau précieux que je me sens infiniment reconnaissante de pouvoir déballer et vivre avec mes sœurs à moi - mais aussi mes sœurs que j’ai choisi, avec qui je pourrais presque parfois croire que je partage un parent éloigné. Et ma cousine des 400 coups, celle où il n’y a ni jugement, ni attentes, mais des rires fous, des larmes qui dévalent sans prévenir, des apéros... et un amour inconditionnel.



Parce que certaines émotions se vivent mieux en musique, j'ai
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