Wannabe est-elle une chanson féministe ?

L'héritage contrasté des Spice Girls

© Beeld RV

En 1996, je faisais ma toute première rentrée à l’école. Je découvrais ce qui allait devenir mon quotidien pour une flopée d’années : les tableaux effaçables, les crayons de couleur, les comptines, la cour de récré et les premiers liens d’amitié. Si je vous raconte aujourd’hui ce détail peu important de mon existence, c’est que quelques mois plus tôt et à quelques centaines de kilomètres de là, cinq jeunes femmes à l’énergie débordante avaient fait leur propre rentrée sur la scène musicale. Avec leur premier single Wannabe, les Spice Girls avaient en effet, sans le savoir encore, marqué à jamais l’histoire de la pop. 

Cette chanson devint instantanément un phénomène mondial. Numéro un dans plus de trente-sept pays, single le plus vendu de l'histoire de la musique par un groupe féminin, elle s’est écoulée à 7 millions d’exemplaires dans le monde. Elle donna naissance à ce qui porta le nom de Spice Mania - qui n’avait honnêtement pas grand chose à envier à la Beatlemania

Dans la foulée, Wannabe devint l'un des hymnes d'un mouvement culturel, mais aussi un slogan d’indépendance, d’empowerment, de solidarité féminine et de confiance en soi : le girl power. Sans passer par quatre chemins, ce féminisme, aussi pétillant et accessible soit-il, reste édulcoré. Il peut être perçu davantage comme un produit de consommation que comme une véritable prise de position, ce qui soulève des questions sur son manque de profondeur et son incapacité à aborder les enjeux de société.

Mais alors, Wannabe est-elle un manifeste féministe ou un produit marketing ? Ma foi, probablement des deux. Alors que l’hiver s’installe et que le froid a décidé de rester parmi nous, l’envie m’a prise de vous parler de l’impact, les contradictions et l’héritage de cette chanson des Spice Girls. Car quoi qu’on en dise, elle aura toujours le don de nous faire danser et d’agir comme un rayon de soleil sur nos cœurs.

Qui sont les Spice Girls ?

Bien que Wannabe ait été révélée au monde le 8 juillet 1996, propulsant ses interprètes vers une ascension fulgurante, cette réussite n'était pas le fruit du hasard. En réalité, cette histoire commence deux ans plus tôt. En mars 1994, l’agence britannique Heart Management, dirigée par Bob et Chris Herbert voulait créer un groupe musical féminin. Aidés du financier Chic Murphy, ce duo père-fils publia alors l’annonce suivante dans le magazine professionnel The Stage :

“Vous avez entre 18 et 23 ans et vous savez chanter/danser? Vous êtes débrouillarde, extravertie, ambitieuse et motivée? L'entreprise de management musical à succès Heart Management Ltd forme un groupe pop entièrement féminin avec chorégraphies en vue d'obtenir un contrat avec une maison de disque.“

L’idée derrière tout ça était de trouver une réponse au grand succès que connaissaient les boys band comme Take That avec Robbie Williams.

Après auditions, cinq jeunes femmes furent retenues pour le projet : Victoria Adams - future Beckham (19 ans), Melanie Brown (18 ans), Melanie Chisholm (20 ans), Geri Halliwell (21 ans) et Michelle Stephenson (17 ans), bientôt remplacée par Emma Bunton.

Les cinq jeunes femmes suivirent par la suite des cours intensifs de chant et de danse, en vue d'enregistrer un premier disque. Afin de renforcer leur cohésion, Heart Management les installa dans une maison à l’ouest de Londres, où elles répétèrent pendant plusieurs mois. Pour instaurer un climat de compétition et les inciter à se surpasser, la direction repoussa la signature d’un quelconque contrat. Comme cela a été le cas pour Michelle Stephenson, cela signifiait qu'aucune d'elles n'était à l'abri d'un remplacement, sans aucune conséquence légale.

Chris Herbert voulait appeler le groupe Touch, mais les principales concernées avaient leur mot à dire et ont préféré le nom “Spice”. Manque de bol, un rappeur américain portait déjà ce nom à l'époque, ce qui les pousse à choisir Spice Girls. Chris Herbert voulait qu’elles portent des tenues identiques, qu’il y ait une seule chanteuse principale qui chante des chansons à l'eau-de-rose. Alors, Chris Herbert et ses visions réductrices, les Spice Girls s’en sont débarrassées. Elles engagent par la suite Simon Fuller, ancien imprésario d'Annie Lennox. Avec son aide, elles signent avec Virgin Records en juillet 1995 et commencent l'enregistrement d’un premier album.

Un an plus tard, les Spice Girls lancent leur tube Wannabe. S’y trouve en moins de quatre minutes un mélange de pop, de rap et de hip-hop, avec une bonne dose de fun et de fraîcheur. Mais surtout, nous est offert une célébration de la liberté, de l'affirmation de soi et de la sororité.

© Tim Roney/Getty Images

Liberté, amitié et empowerment

Dès les premières secondes, Wannabe donne le ton : il est hors de question de laisser les hommes mener la danse. La chanson s’ouvre sur une affirmation claire des désirs personnels. En effet, les premières paroles, répétées en refrain "I'll tell you what I want, what I really, really want" soulignent le pouvoir d’être soi-même, de décider ce que l'on veut, sans se laisser influencer et/ou manipuler. Ce qui passe aussi par l’importance de poser des limites. C’est ni plus ni moins qu’un cri de libération contre la "bonne fille" traditionnelle qui se soumet aux attentes des autres. 

De même, et cela remet en question les dynamiques de pouvoir traditionnelles, les Spice Girls font clairement comprendre qu'une femme a des exigences et des attentes dans une relation. En conséquence, si la personne en face ne les respecte pas, iel n’a pas à être digne de son attention. 

Les paroles, "If you wanna be my lover, you gotta get with my friends", mettent quant à elles l'accent sur l'importance de l'amitié entre femmes et sur le fait que les relations amoureuses ne doivent pas primer sur les liens d'amitié, encore moins les compromettre. Une idée qui, d’ailleurs, va complètement à l'encontre de la rivalité imposée entre femmes dans les médias pendant des années. On nous a sorti cette pseudo-rivalité dans une flopée de séries et de films, comme dans Gossip Girl et Les Frères Scott. Les chansons n’y ont pas échappé non plus, à l’image de Stupid Girls de P!nk - morceau ô combien problématique et plein de mysoginie intériorisé, comme nous le démontre l’article de Pajiba.

Les Spice Girls, loin de simplement fonctionner comme une équipe soudée, rappellent qu'elles sont aussi des individus distincts. Les paroles "We got Em in the place who likes it in your face, you got G like MC who likes it on a, Easy V doesn't come for free, she's a real lady, And as for me, ha you'll see" , où elles se présentent de façon ludique, avec des caractéristiques uniques, montrent qu’elles sont fortes de leurs choix personnels.

Un féminisme sous influence marketing ?

Ceci étant dit, le phénomène Spice Girls et leur message "girl power" s’est rapidement transformé en un produit marketing. Autrement dit, on s’est retrouvé.e.s avec un féminisme “à vendre", façonné par les exigences de l'industrie musicale et de la mode, visant à toucher un large public tout en restant vendeur.

Ce qui était censé être une célébration de l’indépendance et de la sororité est devenu un prétexte pour vendre un peu de tout et n’importe quoi. En effet, à travers des produits dérivés allant des poupées aux vêtements, en passant par des chips, des boissons et même des scooters, ce mouvement d'émancipation a été intégré dans une logique de consommation de masse.

Par ailleurs, les Spice Girls ont été construites comme une marque, avec des personnalités stéréotypées et/ou sexistes attribuées à chaque membre du groupe - Baby, qui incarne l’innocence et la douceur associées à la féminité ; Sporty, qui se distingue par sa force et sa capacité à être à la fois active et “féminine” ; Posh, qui porte l’archétype de la "femme parfaite", voire un peu élitiste ; Scary, surnom qui contribue à la construction d'une image stéréotypée des femmes noires; Ginger, qui joue sur son apparence et un côté flamboyant et “sexy”

Tous ces aspects ont alors soulevé (et continuent de soulever) la question de la superficialité du message de Wannabe. Ce qui est sur, c’est ce féminisme qu'elles ont promu, bien que positif, ne remettait pas grand chose en cause. Il offrait au contraire une version déconnecté, dépolitisée et simplifiée de l’empowerment. À aucun moment, il ne s’agissait avec cette chanson de remettre en question les structures de pouvoir qui contraignent les vies et les choix des femmes. Elle n’aborde pas les problématiques sociales et systémiques telles que les inégalités salariales, les violences faites aux femmes ou les droits reproductifs. 

Elle ne pousse pas non plus vers un engagement collectif, contrairement à des chansons comme Rebel Girl de Bikini Kill. Au contraire, on nous chante une vision simplifiée de la libération des femmes, qui, au final, n’exigerait aucun sacrifices ou bouleversements profonds dans la société.

Le "girl power" fut tout d’abord associé au riot grrrl. Depuis, il a fait sa place dans les défilés et les campagnes publicitaires comme par exemple chez Dior et leur t-shirt à 750€, transformant une lutte sociale et nécessaire en produit de luxe. Bilan : la révolte est aseptisée pour plaire aux riches consommateur.ice.s.

Un paradoxe se trouve donc face à nous : un message puissant et important, avec une approche apolitique et limitée, qui s’inscrit malheureusement dans un monde où tout est prétexte à se faire de l’argent. 

© Shutterstock

Un impact mondial et une résonance encore actuelle

Comment expliquer que cette chanson ait engendré une tel raz-de-marée ? Rendons tout d’abord à César ce qui est à César : ce féminisme a permis à un large public de se reconnaître. Populaire, accessible et sans prétention, il a joué un rôle essentiel dans la manière dont des générations entières de filles se sont vues et se sont senties puissantes. Chacune pouvait en plus, un peu comme dans une amie, se reconnaître dans une des Spice Girls. 

Malgré toutes les critiques qu’on peut donc formuler, Wannabe a eu un impact culturel indéniable. Déjà, Wannabe a été reconnue, selon une étude du docteur John Ashley Burgoyne, comme la chanson la plus accrocheuse de l’histoire. Les personnes interrogées la reconnaissaient en effet au bout de 2,3 secondes en moyenne - un meilleur score que Mambo n°5 et Eye of the Tiger

Mais surtout, la chanson a redéfini le rôle des femmes dans la pop. Elle a ouvert la voie à d’autres groupes féminins qui ont pu trouver une place pour promouvoir des messages similaires, voire plus forts et plus engagés. 

Plus généralement, dans les années qui suivirent, le titre donna lieu à une multitude de reprises et de remixes dans des styles aussi variés qu'imaginatifs. Parmi eux, on trouve une version lounge rigolote réalisée par les américains The Lounge-O-Leers, une version instrumentale par The London Double Bass Sound et une parodie punk signée par les britanniques Snuff. Le morceau s’est également imposé sur grand écran, notamment dans des films d’animation comme Chicken Little ou Madagascar 3.

L’héritage de Wannabe n’a cessé de traverser les décennies. En 2016, 20 ans après sa sortie, une version revisitée a été utilisée dans une campagne des Nations Unies pour promouvoir l’égalité des genres. Baptisée #WhatIReallyReallyWant, cette réinterprétation visait à alerter sur la situation des femmes dans le monde. Ce détournement du clip original mettait en avant des revendications concrètes telles que la fin des mariages forcés, l’accès à une éducation pour toutes, la lutte contre la violence faite aux femmes et l’égalité salariale entre femmes et hommes. Les spectateur.ice.s étaient invité.e.s à partager, via les réseaux sociaux, ce qu’ils "really, really want" pour les femmes, en utilisant le hashtag. Cette action avait pour but de pousser les dirigeant.e.s de ce monde à prendre des mesures.

Le succès de cette campagne a montré que la musique, comme tout autre média, peut être un puissant outil pour sensibiliser et mobiliser autour de causes qui nous concernent tou.te.s. Elle a aussi prouvé qu’en 2016, comme aujourd’hui, le message initial de la chanson reste plus pertinent que jamais.

Au final, bien que Wannabe soit un produit de son époque et si ce n’est probablement pas avec elle qu’on va détruire le patriarcat, elle a offert un féminisme accessible, qui continue de résonner. Ce tube a permis à des millions de femmes et de filles de danser et de chanter à tue-tête un message d’affirmation, de sororité et de liberté. 

Et, indéniablement, c’est là toute sa force.

Au fait, j’ai créé une playlist avec mes coups de cœur des deux derniers mois, elle est dispo juste ici. N’hésitez pas à me partager vos coups de coeur à vous dans les commentaires. ❤️

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